(réf.  Etudes Britanniques Contemporaines n° 4. Montpellier: Presses universitaires de Montpellier, 1994)

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Venise dans The Passion de Jeanette Winterson

Christine Reynier (Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3)

 

Jeanette Winterson est une jeune romancière anglaise née en 1959, encore peu connue en France et qui a obtenu le prix John Llewelyn Rhys en 1987 pour son roman The Passion. Ce roman étonnant, original et insaisissable, peut apparaître comme une nouvelle version d'Orlando puisqu'il met en scène un personnage androgyne et qu'à la manière du roman de Virginia Woolf qui nous fait traverser l'histoire des moeurs et de la littérature anglaises, le livre de Jeanette Winterson nous transporte dans l'ère napoléonienne, nous fait voyager de Boulogne à Moscou en passant par Venise tout en convoquant la littérature universelle de la Bible aux légendes irlandaises, de l'Arioste à Pouchkine, et ce avec la subtilité et surtout l'esprit, l'humour et la fantaisie qui caractérisent Orlando.

The Passion est constitué de quatre chapitres: le premier, The Emperor, a pour cadre le Camp de Boulogne de 1804 ; le second, The Queen of Spades - au titre évocateur de la nouvelle de Pouchkine et de l'opéra de Tchaikovski (1) - se déroule à Venise la même année et se termine le même jour, le ler janvier 1805. The Zero Winter, le troisième chapitre clin d'oeil à l'épisode du Grand Gel décrit dans Orlando - a d'abord pour cadre la campagne de Russie de 1812 puis la Venise de 1813 ; le dernier chapitre, The Rock, se déroule également à Venise, une vingtaine d'années après le Camp de Boulogne, c'est-à-dire vers 1824. Le changement de décor qu'introduit chaque chapitre s'accompagne d'un changement de narrateur : Henri, un soldat de Napoléon, relate les tentatives d'invasion de la Grande-Bretagne puis Villanelle nous raconte sa vie de Vénitienne et enfin, en Russie, les deux personnages se rencontrent, et se passent alors le relais de la narration jusqu'à la fin du

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1. Le personnage de la Dame de Pique a pu être inspiré par l'opéra aussi bien que par la nouvelle; en revanche, Henri est plus proche du Hermann de Pouchkine que de celui de TchaClkovski, comme nous le verrons plus loin. Quant au chapitre 1, à peut être comparé à l'ouverture de l'opéra où l'on voit des enfants jouant à la guerre; dans le roman, la passion de Napoléon pour la guerre est une forme de jeu...

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livre. Les campagnes napoléoniennes constituent la toile de fond de ce récit qui choisit d'évoquer le passage des jours de gloire de Napoléon, nouvellement sacré Empereur, à ses défaites les plus cuisantes. Ainsi, et comme dans Orlando, les événements, lieux et personnages réels se mêlent aux événements et personnages fictifs.

Nous nous intéresserons essentiellement aux chapitres consacrés à Venise (2), "reine de l'Adriatique, souveraine de la Méditerranée," comme l'a si bien dit Fernand Braudel, ville magique qui a inspiré tant d'artistes et non des moindres parmi les Anglais, depuis Shakespeare jusqu'à Dickens en passant par Shelley, Byron, Wordsworth et bien d'autres.

Dans The Passion, Venise apparaît tout d'abord comme une ville-labyrinthe ("the city of mazes"), un lacis inextricable de canaux sinueux tantôt larges, tantôt réduits à la taille de boyaux et qui, pour la plupart, ne sont pas répertoriés ("Your confident instructions to passers-by will send them. . . over canals not listed in the notes," 49) tant et si bien que seuls les Vénitiens peuvent s'y retrouver : "This city enfolds upon itself. Canals hide other canals, alleyways cross and criss-cross so that you will not know which is which until you have lived here all your life" (p. 113). Henri l'apprendra à ses dépens, lui qui quittera imprudemment la maison de Villanelle où il est hébergé dès son arrivée à Venise et qui, tel un héros de conte oriental, ne la retrouvera que cinq jours plus tard.

On se perd d'ailleurs dans tous les sens du terme dans cette ville qui est le royaume de la corruption, du jeu, du vol et de tous les dérèglements, ce qu'illustre bien le personnage de Villanelle qui travaille la nuit dans un Casino, truque les jeux de carte et plume les clients : "I went to work in the Casino, raking dice and spreading cards and lifting wallets where I could" (p. 54).

Le plaisir effréné, la sexualité débridée, la perversion même, y sont considérés comme parfaitement naturels ; les amours multiples, masculines et féminines, bestiales et raffinées, de Villanelle n'ont rien de répréhensible. Dans cette ville où l'on prise l'obscurité, où tout ce qui importe se déroule dans le noir, le masque et le travestissement sont monnaie courante: on donne un bal masqué en l'honneur de l'anniversaire de Bonaparte ; Villanelle travaille serrée dans un pantalon collant (qui est d'ailleurs jaune comme le costume traditionnel des filles de joie vénitiennes), la poitrine dissimulée par une chemise ample, le visage méconnaissable sous une couche épaisse de poudre blanche et une fausse moustache : "I dressed as a boy because that's what the visitors liked to see. It was part of the game, trying to decide which sex was hidden behind tight breeches and extravagant face-paste. . ." (p. 54). Elle triche avec son sexe comme elle triche aux cartes.

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2. Chapitres II, III (p. 89 à 129) et IV. Les citations sont suivies de l'indication de la page dans The Passion.

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Venise apparait également comme une ville double car derrière la ville-vitrine se cache une ville secrète ; la cité que les touristes connaissent, celle de la place Saint Marc et du Grand Canal, dissimule une cité intérieure : "the city within the city that is the knowledge of a few" (p. 53). Villanelle connaît comme sa poche cette Venise des palais pillés et abandonnés, cette ville sombre où les rats pullulent et où l'odeur qui monte des canaux est nauséabonde, ce lieu enfin où vivent les Juifs, les exilés et la vieille pythie, son "amie."

Tous ces détails confèrent une certaine authenticité à la ville. On s'aperçoit d'ailleurs que la description de la cité lacustre, de son atmosphère, ses canaux et ses maisons, est fidèle à la réalité. Et si l'auteur, dans sa représentation de la cité des doges, emprunte beaucoup à la cité historique et réelle, elle convoque aussi le mythe dont cette dernière s'est entourée.

On reconnaît dans cette Venise la mère de tous les vices, la ville du jeu et des courtisanes, celle qu'on représentait dès le XlVe siècle sur les cartes anthropomorphes, comme la vulve de l'Europe. La ville de toutes les splendeurs, la fille de Vénus et bien entendu la ville du Carnaval ; la ville frivole, joyeuse, légère où l'on s'amuse éperdument et où le plaisir n'est pas condamné. Enfin dans la ville secrète, on reconnaît le ghetto juif, que l'auteur évoque sans le nommer.

Tout ceci est décrit au moment où Venise est envahie par les "French and Austrian pleasure-seekers" (p. 55), c'est-à-dire après la chute de la République et au moment de l'occupation franco-autrichienne. Jeanette Winterson a choisi d'évoquer non pas les heures de gloire de la Venise du XVIe siècle, mais le début de sa décadence à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, moment où la liberté de moeurs devient perversion et où on s'étourdit de plaisir pour oublier l'occupation : "Since Bonaparte captured our city of mazes in 1797," dit Villanelle, "we've more or less abandoned ourselves to pleasure. . . We became an enchanted island for the mad, the rich, the bored, the perverted" (p. 52).

La décadence de Venise offre un contrepoint à la lente déchéance de Napoléon évoquée par ailleurs (le chapitre I s'ouvre en effet sur les années 1804-1805, tournant de la carrière de Napoléon puisque si l'année 1805 voit encore de brillantes victoires comme Ulm et Austerlitz, elle est aussi celle où les Anglais le défient à Trafalgar et marque par conséquent le début de sa longue descente vers la défaite et, en particulier, l'échec de la Campagne de Russie, décrit dans le troisième chapitre). De même la splendeur du décor de la Venise de la fin du XVIIIe siècle, celle qu'ont peinte Piranèse et Tiepolo plutôt que Le Titien, cache des ombres inquiétantes ; la joie de vivre n'y est plus qu'un reflet qui dissimule mal la tristesse, l'épuisement et même les profondes fêlures de la cité.

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Cependant ce serait donner une idée bien fausse du roman que de dire qu'il représente Venise telle qu'elle fut. Même si l'auteur offre une description qui, d'un point de vue historique et géographique, est exacte, elle ne fait pas oeuvre d'historien. Le ton de l'ouvrage, plein d'humour et de fantaisie, ôte toute dimension réaliste à la peinture de la ville. Celle-ci n'est pas une simple toile de fond, un simple décor et l'époque n'a pas été choisie au hasard. L'auteur dote la ville d'une fonction littéraire et la transforme en un véritable espace signifiant au symbolisme multiple - ce qu'elle ne fait pas vraiment avec les autres lieux que traversent les personnages, que ce soit le Camp de Boulogne ou la Russie.

Venise, dans The Passion, est avant tout la ville de Villanelle, personnage placé d'emblée sous le signe d'une double appartenance. Vénitienne de naissance, elle porte un nom français, nom-masque, premier signe d'une identité ambiguë : "You're a Venitian, you wear your name as a disguise" (p. 54).

Vénus irrésistible, drapée comme la Vénus de Botticelli dans une longue chevelure aux reflets blonds-roux, le fameux blond vénitien (3), Villanelle est si belle que, comme Vénus, elle ôte l'esprit aux plus sages, et ce littéralement puisqu'Henri perdra la raison. . . . Cette déesse de l'Amour et de la Beauté a la particularité d'être dotée de pieds palmés, attribut habituellement réservé aux gondoliers, si l'on en croit la légende rapportée par l'auteur ; elle possède donc clairement un appendice masculin. En outre, elle se travestit souvent et son mari - qui est aussi laid que Vulcain, l'époux de Vénus, et a de surcroît un faible pour les enfants de choeur - aime que, chez elle, elle s'habille en homme et qu'elle porte, pour pimenter les choses, des chausses garnies sur le devant d'un gousset ( "a codpiece").

Il ne fait aucun doute que Villanelle est un être androgyne, mi-homme, mi-femme, version moderne de Mélusine, et sa nature ambivalente ne peut que s'épanouir dans une ville elle-même ambivalente. Venise est en effet le symbole de l'affrontement de la partie occidentale et orientale de la Méditerranée tout en étant en même temps située au confluent de ces civilisations occidentales et byzantines puisqu'elle eut durant toute son existence historique les regards tournés vers l'Orient et qu'elle fonda sa grandeur sur le commerce avec le Levant. C'est la Constantinople de l'Occident, la nouvelle Constantinople, soeur ennemie de celle où Orlando est nommé ambassadeur, goûte aux charmes de l'Orient, donne un masque et épouse la danseuse Rosina Pepita avant de sombrer dans un profond sommeil et de se réveiller femme, sept jours plus tard.

Venise, "the city of disguises" (p. 56), ville du déguisement, ville double, à la fois belle et laide, offerte et secrète, est le lieu idéal où peuvent fleurir les natures ambiguës et c'est

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3. " the red forest" qui fascine Henri.

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aussi la métaphore idéale de l'ambiguïté sexuelle. Sa configuration sans cesse changeante favorise ce jeu : "The city I come from is a changeable city. It is not always the saine size. Streets appear and disappear ovemight, new waterways force themselves over dry land" (p. 97), "it is a living city and no one really knows what buildings are there from one day to the next" (p. 158). La géographie mouvante de la ville reflète l'identité flottante du personnage principal, Villanelle.

La cité vénitienne est en outre sise entre mer et terre; or l'eau et la terre sont les deux éléments associés à Villanelle qui, comme les gondoliers, maîtrise. l'eau sans pour autant savoir nager; elle ne peut pas non plus vivre entièrement sur la terre ; si elle épousait Henri pour aller vivre en France, sur la terre ferme, elle mourrait. L'eau et la terre lui sont nécessaires car elle vit entre les deux, entre l'élément féminin et l'élément masculin. Venise, ville de l'entre-deux, est l'espace privilégié où peut s'épanouir l'entre-deux sexuel.

Tout comme Constantinople est, chez Virginia Woolf, le lieu exotique par excellence, lieu magique, lointain, irréel où tout est possible et permis (aussi bien pour Orlando que pour Clarissa Dalloway qui y est infidèle à son mari), Venise, dans The Passion, est le lieu où la censure n'existe pas, la ville de la plus entière liberté et de la jouissance. La cité du masque et de l'ambiguïté est aussi celle où s'épanouit la passion : la passion de Villanelle pour la Dame de Pique, la passion d'Henri pour Villanelle ainsi que la passion du jeu. À Venise, les passions nées sur la terre ferme se cristallisent, telle la passion d'Henri pour Napoléon qui atteint son point d'achèvement dans la cité des doges. Là, le mot passion prend son sens plein d'amour et de souffrance, de délire amoureux et de passion christique.

La passion est définie en termes spatiaux : "[It's a] place whose geography is uncertain" (p. 68) tout comme Venise est "the city of uncertainty" (p. 58). D'autre part, elle est située dans l'éventail des sentiments : "Somewhere between fear and sex. Somewhere between God and the Devil" (p. 68). Royaume de l'entre-deux, la passion éclate dans la ville de l'entre-deux par excellence. L'espace urbain, la topographie particulière de la ville, aléatoire, insaisissable et ambivalente, fonctionnent donc également comme un symbole de la passion.

La passion est ce sentiment ambigu où le plaisir et l'extase le disputent à la souffrance, la violence et la mort. Le sentiment qu'éprouve Villanelle pour la Dame de Pique hésite entre le bonheur et le déchirement. Cette Dame reste d'ailleurs dans l'ombre; elle n'a d'autre nom que celui de la carte qu'elle tire dans le kiosque de Villanelle ; en fait, seule sa maison retient l'attention de l'auteur. Elégante et meublée d'objets rares et précieux, elle abrite cependant une collection d'insectes morts. Lorsqu'Henri, en quête du coeur de Villanelle, la visite, il y découvre "two coffins, their lids open, white silk inside," des statues représentant

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des cormorans en train d'avaler un poisson et enfin, une tapisserie : "a tapestry some three-quarters done lay in its frame. The picture was of a young woman cross-legged in front of a pack of cards. It was Villanelle" (p. 119). Ces objets sont autant de symboles de mort, de la mort que la belle porte en elle ou si l'on veut de la passion destructrice qu'elle inspire. Si la Dame apporte l'extase à Villanelle, elle est aussi, comme chez Pouchkine, celle dont le nom signifie "malveillance secrète" (4). Beauté maléfique, comme la comtesse Fédotovna, elle est à la fois fascinante et répugnante, deux mots qu'Henri emploie pour définir Napoléon (5) et qui nous signalent que la "Reine" de pique est le pendant féminin de l'Empereur.

Villanelle fuira par deux fois cette femme, d'une part parce qu'elle refuse de la partager avec son mari puis de se contenter de ce que celui-ci aura laissé lorsqu'il l'aura abandonnée (6), d'autre part et tout simplement afin de pouvoir survivre; elle refuse son amour dévorant. Henri aura le même réflexe, il fuira Napoléon, sa grande passion et sa grande haine, et il fuira également Villanelle, la deuxième passion de sa vie et son premier amour : "She hurts me too much," écrira-t-il (p. 151).

Le destin de ces deux personnages dit l'impossibilité de la passion ou de la vie avec la passion, passion dévorante, synonyme de mort - thème qui n'est certes pas nouveau mais que l'auteur traite de manière originale en ayant recours, là aussi, à la symbolique de l'espace.

La passion s'avère aussi ambivalente que la cité vénitienne où se mêlent le plaisir et la danger ("pleasure and danger," p. 137). Dans la cité du divertissement rode la mort et le choix de la période s'avère pertinent puisque la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles sont le moment où la joie vénitienne devient superficielle et où, dans la littérature, le thème de la mort se mêle à celui de la lumière et de la beauté.

Dans la Venise romantique, le brouillard et l'humidité du mois de novembre, saison du catarrhe, peuvent être fatals. On peut y mourir d'une mort atroce, tel le cuisinier, époux de Villanelle, qu'Henri éventre avant de découper son coeur dans une scène d'une violence digne d'une pièce élisabéthaine et sans doute inspirée du Merchant of Venice où Shylock menace Antonio du même sort (7). Et surtout, dans la cité intérieure, on peut rencontrer une sorte de prophétesse de malheur :

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4. Épigraphe de La Dame de pique, p. 198.
5. "He is repulsive and fascinating by turns." (The Passion, p. 13)
6. "Passion, because it is noble, will not long accept another's left-overs." (The Passion, p. 145)
7. Portia : "Why, this bond is forfeit,
                And lawfully by this the Jew may claim
                A pound of flesh, to be by him cut off
                Nearest the merchant's heart." (IV, 1)

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[In] a stinking recess and squatting on a ledge of precariously floating crates was a woman so sunken and filthy that I scarcely thought her human at all. Her hair was glowing, some curious phosphorescent mould clung to it and gave her the appearance of a subterranean devil. She was dressed in folds of a heavy material, impossible to place in colour or design. One of her hands had only three fingers. (p. 114)

I cannot tell how old she may be, her hair is green with slime from the walls of the nook she lives in. She feeds on vegetable matter that snags against the stones when the tide is sluggish. She has no teeth. She has no need of teeth. (p. 54)

Cet être immonde n'est autre que la Grande Ricanante drapée dans son écharpe d'effluves empoisonnés.

Enfin, des îles entourant Venise, seules sont mentionnées San Michele, le cimetière, et San Servelo (déformation humoristique et fort tentante de San Servolo), l'île aux fous où Henri finit ses jours et où sa folie simulée, à la suite de l'assassinat du cuisinier, se transforme en folie réelle.

Loin d'être uniquement ville du plaisir, Venise apparaît aussi comme la ville de la mort et de la violence, la ville de la passion au sens chrétien du terme. La cité vénitienne, qui se voit traditionnellement en termes bibliques, qui est souvent représentée assise sur son trône avec les deux lions de Salomon sur les bras du trône, alors qu'historiquement elle fut l'antagoniste de Rome, "The city of Satan" (p. 104), la ville dépravée par excellence, devient le lieu de la passion christique et un lieu traversé par de nombreuses figures christiques. Villanelle laisse un soldat lui faire l'amour en position de crucifié (8) ; elle marche sur l'eau comme le Christ (9), elle qui est femme et qui plus est, pécheresse endurcie et non repentie, et elle a pour amie la vieille femme de la cité intérieure, figure christique effrayante qui, au Jour de l'Art, porte une couronne de rats morts : "her crown was made out of rats tied in a circle by their tails" (p. 74). Villanelle porte d'ailleurs le nom de ce poème (10) obscène à la gloire de la Vierge Marie et de l'ange Gabriel que Stephen déclame à l'aube, "his soul. . . all dewy wet" (p. 197), dans A Portrait of the Artist as a Young Man. La Passion du Christ est parodiée et le Christ lui-même tourné en ridicule dans ces scènes véritablement blasphématoires. La Passion à Venise ne peut être que le fruit de la dérision.

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8. Scène qui peut aussi se lire comme un symbole de Venise crucifiée, outragée par les envahisseurs. D'autre part, Villanelle s'habille en soldat pour aller voir la Dame et rappelle ainsi Hermann, l'officier, se rendant chez la comtesse détenant le secret des cartes.
9. Elle ressemble en même temps à Neptune roulant à la surface des eaux dans son char d'or lorsque, glissant à la surface des eaux, elle traîne derrière elle le bateau-cercueil de son mari et la gondole de son amant.
10. La villanelle était une forme très prisée par les poètes du XIXe siècle, période où se déroule le récit.

 

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 Enfin, Venise est la ville où l'on s'adonne à la passion du jeu - réalité historique reprise par l'auteur qui met en scène des personnages jouant sans cesse aux cartes, aux dés ou au dominos ; le Casino y est un lieu privilégié. Les Vénitiens croient aux vertus des cartes, à celles qui portent bonheur comme la Dame de Pique ou malheur comme le Valet de coeur (p. 98) et ceci s'inscrit dans un contexte où les diseuses de bonne aventure font fortune et où l'on pratique l'ésotérisme. Le jeu est à l'origine de la passion qui unit Villanelle à la Dame de Pique (puisqu'elles se rencontrent dans le kiosque de Villanelle). Omniprésent, il devient métaphore de la passion. La passion du jeu et le jeu qu'est la passion sont interchangeables, ce que suggère le leitmotiv qui court à travers le roman : "You play, you win, you play, you lose. You play." La fin reste en suspens ; le destin des personnages montre qu'elle est variable. La plupart d'entre eux sont perdants : le cuisinier perd la vie, Henri perd la raison (11) et Napoléon les batailles ; seule Villanelle semble gagner puisque, après avoir été vendue, elle recouvre sa liberté et continue à vivre, elle donne même naissance à une petite fille et Henri, dans une certaine mesure, assure sa survie en plantant un cyprès sur son île (12) mais tous deux réussissent à survivre en refusant la passion, ce qui est au fond une forme d'échec. La passion, dans l'ensemble, est un jeu tragique à l'image de celui de ces deux hommes qui, au lieu de jouer de l'argent, jouent leur vie aux cartes ; chacun d'eux

was waiting for the wager that would seduce him into risking what he valued. . .
What could it matter to him that he might lose fortunes?
He had fortunes to lose.
What could it matter to him that he might lose mistresses?
There are women enough.
What could it matter to him that he might lose his life?
He had one life. He cherished it." (p. 90-91)

Ce jeu, où le perdant est condamné à être démembré, peut se lire comme une véritable allégorie de la passion.

Ainsi Venise se présente comme le creuset de toutes les passions, en d'autres termes, un espace symbolique qui permet à l'auteur d'explorer le territoire labyrinthique de la passion. Les déplacements dans cet espace sont autant de voyages intérieurs au pays de la passion, ce monde inconnu, "[This] unchartered territory" que l'on découvre par hasard, au détour d'un chemin sans y être préparé : "for us, who travel along the blood vessels, who

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11. Comme Hermann dans la nouvelle de Pouchkine.
12. " For myself I will plant a cypress tree and it will outlive me."

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come to the cities of the interior by chance, there is no preparation" (p. 68). Venise et surtout la Venise de l'intérieur, cité du silence - "the silent city" (p. 54) -, difficilement pénétrable, véritable coeur des ténèbres, fonctionne comme une métaphore du paysage intérieur des personnages : "The cities of the interior do not lie on any map," répète l'auteur (pp. 114, 150 etc.). Les méandres où Villanelle se perd avec sa gondole, parmi les rats, la boue et les immondices (cf. p. 114) ne sont autres que les méandres de l'être, de l'inconscient et du monde des pulsions. (Serait-ce aller trop loin que de suggérer que l'équation de la ville et du personnage, de l'espace intérieur et extérieur est signifiée par le nom-même de Villanelle ?)

Dire que Venise est un paysage psychique plutôt qu'un paysage réel nous amène à reconsidérer la notion de personnages dans le roman. Plutôt que des personnages à part entière, ces derniers semblent être l'incarnation de pulsions ou, du moins, la représentation des différentes facettes de l'être, un peu à la manière des "êtres" créés par Virginia Woolf dans The Waves et dont elle se désolait que les critiques les eussent pris pour des personnages.

Dans cette cité protéenne tous les personnages convergent et la multiplicité de l'être se révèle. Henri y rencontre le mari de Villanelle, l'ex-cuisinier de Napoléon qu'il avait remplacé. Ce cuisinier, devient "a meat man," pourvoyeur de ce qui tient lieu de viande aux troupes napoléoniennes ; il a des mains de boucher; c'est un être écoeurant, laid, vil, bestial, cruel et pervers qui n'hésite pas à vendre sa femme comme vivandière, réservée aux généraux certes. Il incarne la bestialité, les instincts primitifs et apparaît comme le double de Napoléon, Napoléon sans masque, Napoléon le boucher responsable de tueries en nombre. Ce personnage est l'antithèse d'Henri, le puritain, doux, chaste et innocent. Henri et le cuisinier offrent à eux deux les deux visages de Napoléon, le puritain et le boucher. (13) Villanelle, elle, incarne la beauté et le plaisir; être androgyne, elle incarne le principe masculin et féminin, la femme et la mère, l'être complet.

Ces personnages entretiennent des relations complexes. Henri admire Napoléon comme un père puis perçoit peu à peu sous le masque l'homme sanguinaire et se met à le haïr. Le meurtre du cuisinier peut ainsi se lire comme un meurtre du père, du dieu devenu diable. Il entraîne la folie mais lui permet en même temps de s'identifier à Napoléon. D'autre part, les trois personnages entretiennent des relations ambiguës, tout d'abord une relation triangulaire classique : Villanelle, le cuisinier et Henri sont respectivement femme, mari et amant. Cela se complique d'une relation incestueuse entre Henri et Villanelle qui aime son amant d'un amour fraternel alors qu'elle est perçue par Henri comme sa mère. On pourrait s'amuser à explorer plus avant ces relations entre personnages féminins et

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13. Henri perd la raison comme Hermann dans La Dame de Pique. Or Hermann est décrit ainsi : "Il a le profil de Napoléon et l'âme de Méphistophélès" (p. 221).

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masculins mais ce n'est pas vraiment notre propos. Disons simplement qu'en transformant Venise en un paysage fantasmatique, quelque peu semblable à celui que McEwan crée dans The Comfort of strangers, ce roman offre non pas l'histoire d'une passion, ce qui serait banal, mais dresse une véritable cartographie des passions multiples et inextricables qui animent et déchirent l'être.

La cartographie est d'ailleurs représentée dans The Passion par le mari de la Dame de Pique, cartographe et explorateur de son métier : "Her husband dealt in rare books and manuscripts from the east. Ancient maps that showed the lairs of griffins and the haunts of whales. Treasure maps that claimed to know the whereabouts of the Holy Grail" (p. 67. "He had left her quite recently to go on a voyage to find the Holy Grail. He believed his map to be definitive. He believed the treasure to be absolute" (p. 144).

Bien qu'il n'apparaisse qu'incidemment dans le roman, son rôle est de mettre en lumière ce que sont les personnages, des explorateurs en quête d'un Graal qui se nomme amour ou liberté : "There's a lot of talk about freedom. It's like the Holy Grail. . . . I think now that being free is. . . being able to love. . . our desire for another will lift us out of ourselves more cleanly than anything divine (14)" (p. 154).

Il est aussi une incamation de l'écrivain et son activité est une mise en abyme de ce que fait la fiction qui, elle aussi, explore le monde intérieur et dessine une carte du territoire de l'inconscient (15). À travers ce personnage, l'espace vénitien est lié à l'espace du texte.

Ainsi The Passion offre de multiples lectures de l'espace vénitien, espace historique, mythique et symbolique, espace signifiant. Le choix de Venise s'avère particulièrement astucieux car mieux que tout autre, il permet ce jeu sur la réalité de la ville et sa fonction métaphorique (16), jeu complexe qui fait le charme du livre.

Cette technique consistant à utiliser l'espace et, dans une certaine mesure les personnages, comme reflets de l'espace intérieur est analogue à celle de Virginia Woolf qui transforme les objets en miroirs du sujet (17).

La technique romanesque et l'oeuvre woolfiennes semblent d'ailleurs constituer une des sources d'inspiration majeures de The Passion. Un roman en particulier, Orlando, apparait en filigrane. Nous avons déjà signalé quelques rapprochements possibles; ajoutons qu'à la manière d'Orlando, Villanelle, éternellement jeune et belle, court le monde avec la

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14. On peut noter le recours au mythe de Perceval, comme dans The Waves.
15. Dans le roman, différents explorateurs se livrent à cette activité : Patrick, Villanelle et Henri.
16. Jeu que limite considérablement la traduction française, La passion de Napoléon.
17. "People, objects, landscapes. . . become a series of mirrors reflecting the many aspects of the character himself." The Inward Voyage, p. 99.

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plus grande liberté. Par-delà ces analogies qui ne concernent que des détails, l'oeuvre de Virginia Woolf semble affleurer à chaque page de maintes autres manières et tout d'abord à travers l'éloge de l'androgyne que fait The Passion. Par-delà la mise en scène d'un personnage sexuellement ambigu, ce roman se fait le chantre de l'androgynie de l'esprit créateur. Aux histoires que raconte Villanelle répondent en effet celles qu'Henri consigne dans son journal (ou celles que raconte Patrick). Les deux narrateurs se relaient pour nous donner une version complète des événements ; le conteur féminin et le diariste masculin incarnent à eux deux les deux facettes complémentaires de l'esprit créateur que Woolf, à la suite de Coleridge, disait être androgyne.

D'autre part, comme Orlando, The Passion mêle l'histoire et la fiction, le réel et l'imaginaire en avouant son penchant pour le second. Au même titre que l'histoire de la Grande-Bretagne sert de toile de fond à l'invraisemblable traversée des siècles d'Orlando, l'histoire de la chute de la République vénitienne est émaillée d'épisodes relevant du merveilleux. Le meilleur exemple est sans doute celui où Henri retrouve le coeur "volé" de Villanelle dans une fiole cachée dans le cabinet de la Dame de Pique. Ce cabinet ressemble fort à la Vallée de la Lune que Saint Jean fait visiter à Astolphe et dans laquelle celui-ci retrouve la raison de Roland, parmi des fioles et des objets étranges. Dans cette scène, l'auteur retrouve une des sources d'inspiration premières (18) du roman de Woolf, l'Orlando Furioso de l'Arioste (19) et laisse en même temps libre cours à son imagination. À la lumière de cet exemple, on voit que la même fantaisie et la même imagination débordante, quasi flamboyante, ont présidé à l'écriture de The Passion et d'Orlando. "I'm telling you stories. Trust me," nous répète malicieusement le narrateur. Le résultat est une oeuvre tout aussi baroque que celle de Woolf, mais bien entendu très différente.

Mélange de genres, tissu d'allusions littéraires et bibliques dont l'étude systématique, certes passionnante, nous amènerait bien au-delà des limites de notre sujet, The Passion est une oeuvre écrite avec brio et mordant où l'esprit de Virginia Woolf le dispute au goût du blasphème de Joyce et qui baigne dans un atmosphère parfois proche de celle des films de

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18. Voir Guiguet, J. Virginia Woolf et l'art du réel, p. 276.
19. "Le saint apôtre conduisit [Astophle] dans un vallon resserré entre deux montagnes. C'est là que se trouve miraculeusement réuni tout ce que perdent les hommes par leur faute, ou par les injures du temps, ou par le hasard. Oui, tout ce qui se perd en bas se retrouve dans ce coin de la lune. . . [Astolphe aperçoit alors des fioles.] La plus vaste de toutes contenait le grand sens du comte d'Angers. Elle se distinguait parmi toutes les autres, car elle portait ces mots que l'on pouvait y lire: BON SENS DE ROLAND. . . Il prit l'ampoule plus vaste et plus remplie que toutes les autres contenant le bon sens qui distingua si longtemps le comte d'Angers." Roland furieux, (pp. 286-288).

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Peter Greenaway, en particulier de Drowning by Numbers et The Cook, the Robber, his Wife and her Lover. Au centre de ce roman se trouve Venise, la ville où tout est possible, où l'on ne doit s'étonner de rien, où, en un mot, les frontières entre le réel et l'imaginaire sont brouillées. Ainsi l'espace vénitien se confond en dernier lieu avec l'espace du texte, espace ambigu et labyrinthique, espace du je(u).

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BIBLIOGRAPHIE

Oeuvres de Jeanette Winterson:

Oranges are not the Only Fruit, 1985.

Boatingfor Beginners, 1986.

The Passion, 1987.

Se-xing the Cherry, 1989.

Ouvrages consultés :

ARIOSTE. Roland furieux. Traduit par C. Hippeau, présenté par Italo Calvino. Paris: GF-Flammarion, 1982.
BRAUNSTEN, Philippe & Delort, Robert. Venise: portrait historique d'une cité. Paris: Seuil, 1971.
DIEHL, Charles. La République de Venise. Paris: Champs Flammarion, 1985 (1915).
JOYCE, James. A Portrait of the Artist as a Young man. London: Panther books, 1979 (1915).
LATREILLE, André. L'ère napoléonienne. Paris: Armand Colin, Collection U, 1974.
McEWAN, Ian. The Comfort of Strangers. London: Penguin, 1981.
POUCHKINE, Alexandre. La Dame de Pique et autres récits. Traduit par A. Gide. Paris: Gallimard, 1935 (1834).
RICHTER, Harvena. Virginia Woolf. The Inward Voyage. Princeton University Press, 1970.
SHAKESPEARE, William. The Merchant of Venice. Ed. J. R. Brown. London: The Arden Shakespeare, Methuen & Co, 1976.
WOOLF, Virginia. Orlando. London: The Hogarth Press, 1970 (1928).

 (réf.  Etudes Britanniques Contemporaines n° 4. Montpellier: Presses universitaires de Montpellier, 1994)